Territoires et villes résilientes

Momentum Transport à Polytechnique Montréal : entre modélisation, aménagement et réalités urbaines

Emanuel Benarroch | 12 mars 2026

Une firme au croisement de la mobilité et de la planification urbaine

Nous avons eu l’opportunité d’accueillir à Polytechnique Montréal l’équipe de Momentum Transport, une firme de consultation spécialisée en mobilité et en planification des déplacements. Cette rencontre s’inscrit dans l’exploration du sous-secteur du transport en commun et de son intégration dans l’aménagement du territoire, un enjeu central dans le développement de villes durables. Fondée à Londres en 2012 dans le contexte des Jeux olympiques, Momentum s’est progressivement imposée comme un acteur clé de la mobilité urbaine, intervenant sur des projets complexes allant de quartiers complets à des infrastructures majeures telles que des gares, des stades ou des campus. Aujourd’hui présente à Londres, Montréal et Houston, la firme accompagne autant des promoteurs privés que des acteurs publics, à l’interface entre planification stratégique et contraintes opérationnelles. Dès les premiers échanges avec Amélie Cossé et Antoine Gerson, un constat s’est imposé : la mobilité ne peut plus être pensée uniquement comme un problème de transport, mais comme un levier structurant de l’aménagement urbain, où chaque décision influence directement la forme et le fonctionnement de la ville.

Modéliser les flux pour anticiper la complexité urbaine

Au cœur de l’approche de Momentum se trouve l’analyse des flux, en particulier piétonniers. À l’aide d’outils de simulation avancés, la firme cherche à anticiper les comportements des usagers dans des environnements de plus en plus denses et contraints. Ces modèles permettent d’identifier les points de congestion, de tester différentes configurations d’aménagement et de valider la capacité des infrastructures à répondre à la demande future. Cependant, derrière ces outils se cache une limite fondamentale : la modélisation repose sur des hypothèses de comportement qui ne captent pas toujours la complexité réelle des usages urbains. Les flux ne sont pas uniquement déterminés par des logiques d’optimisation, mais aussi par des facteurs sociaux, culturels et contextuels difficiles à quantifier. La planification des déplacements devient alors un exercice d’équilibre entre rigueur analytique et incertitude. Les travaux réalisés sur les stations du REM, notamment à la Gare Centrale, illustrent bien cette réalité. L’objectif n’est pas seulement d’assurer la fluidité des déplacements, mais aussi de minimiser les irritants et de préserver une expérience usager acceptable dans des espaces fortement sollicités. À mesure que la densité augmente, la gestion des flux devient ainsi un enjeu critique, révélateur des limites physiques et sociales des infrastructures.

Mobilité durable : entre ambition théorique et contraintes territoriales

La conférence a également mis en lumière une vision structurée de la mobilité durable, reposant sur une hiérarchisation des interventions : réduire les besoins de déplacement, favoriser le transfert vers des modes plus durables, puis améliorer les modes existants lorsque nécessaire. Cette approche, largement reconnue dans les milieux de la planification, propose une logique cohérente pour transformer les systèmes de mobilité. Or, sa mise en œuvre se heurte à des contraintes importantes. Réduire les déplacements suppose une densification des milieux de vie et une proximité fonctionnelle entre les activités, ce qui entre parfois en tension avec les dynamiques immobilières et les préférences résidentielles. Le transfert modal, quant à lui, dépend de l’attractivité et de la fiabilité des alternatives offertes, qui ne sont pas toujours suffisantes pour concurrencer l’automobile. Dans ce contexte, l’amélioration des modes existants, notamment par l’électrification, apparaît souvent comme une solution pragmatique, bien qu’elle ne remette pas en question les logiques de dépendance à la voiture. La mobilité durable se construit ainsi dans un compromis constant entre objectifs environnementaux, contraintes économiques et acceptabilité sociale.

Le consultant en transport : un acteur d’équilibre dans des projets complexes

Le rôle du consultant en transport, tel que présenté par Momentum, illustre la complexité croissante des projets d’aménagement. En agissant comme intermédiaire entre promoteurs, urbanistes et municipalités, le consultant doit concilier des intérêts parfois divergents, tout en respectant des contraintes techniques et réglementaires strictes. La distinction entre les approches de l’urbaniste et de l’ingénieur met en évidence cette dualité. D’un côté, l’urbaniste cherche à construire des milieux de vie cohérents, inclusifs et durables. De l’autre, l’ingénieur vise à assurer la performance, la capacité et la sécurité des infrastructures. Entre ces deux logiques, le consultant navigue constamment, traduisant des visions qualitatives en solutions techniques concrètes. Cette position intermédiaire fait du consultant un acteur clé, mais aussi un acteur contraint, dont les recommandations doivent s’inscrire dans des cadres décisionnels souvent rigides. La planification des transports apparaît alors comme un processus négocié, où les solutions optimales sur le plan technique ne sont pas toujours celles qui sont retenues.

Une lecture essentielle pour la mission PolyMonde

Cette conférence offre un éclairage particulièrement pertinent pour la mission PolyMonde, qui vise à analyser les modèles de mobilité et d’aménagement du territoire dans différents contextes internationaux, notamment en Belgique et aux Pays-Bas. Les enjeux soulevés par Momentum, qu’il s’agisse de la gestion des flux, de l’intégration de la mobilité à l’urbanisme ou des limites de la transition durable, résonnent directement avec les réalités observées dans ces régions. Si certaines villes européennes sont souvent présentées comme des modèles, elles n’échappent pas pour autant aux tensions entre densification, acceptabilité sociale et contraintes d’infrastructure. En ce sens, la perspective apportée par Momentum permet de dépasser une vision idéalisée de la mobilité durable et d’aborder ces systèmes dans toute leur complexité. Elle constitue ainsi un point d’ancrage essentiel pour comparer les approches québécoises et européennes et nourrir une réflexion critique sur les conditions de réussite des politiques de mobilité.