Jean-Nicolas Dupuis | 2 mars 2026
Notre visite au Saguenay, à l’une des plus grosses pépinières du Québec, nous a fait rencontrer une famille passionnée, à l’accueil chaleureux, constamment à la recherche de nouvelles idées pour relever les nombreux défis de son domaine. Véritables chefs d’orchestre du reboisement, ces ingénieurs des pousses ont su intégrer des installations d’automatisation à la fine pointe afin d’être à la fois résilients et efficaces. Curieux et autonomes, ils se renseignent constamment et apprennent eux-mêmes le fonctionnement de leurs nouveaux équipements, qu’ils opèrent ensuite avec une grande maîtrise. Leur principal client est le Ministère des Ressources naturelles et des Forêts du Québec, dont les normes strictes encadrent fortement leurs activités.
Leur évolution s’est faite de manière organique, portée par la passion et l’innovation. Depuis la fondation de la pépinière par la famille Boucher en 1985, l’entreprise est passée d’une production traditionnelle de plants ornementaux à un rôle central dans le reboisement au Québec. Elle se spécialise aujourd’hui dans les essences indigènes et les plants résineux destinés au reboisement et à la végétalisation de sites. De nombreux voyages en Europe, notamment aux Pays-Bas, nourrissent leur réflexion et inspirent l’amélioration continue de leurs pratiques : un esprit qui reflète bien la mission de PolyMonde.
L’objectif de la pépinière est de produire des pousses d’arbres solides et en santé, prêtes à être acheminées vers différents sites de reboisement à travers le Québec. Les plants sont replantés dans les régions où les semences ont été récoltées, afin de préserver l’adaptation naturelle des espèces à leur environnement. Chaque parcelle de production est donc soigneusement suivie et traçable.
Cette mission s’inscrit toutefois dans un contexte de production très particulier : une saison de croissance courte, typique du climat nordique du Saguenay. À cela s’ajoute un cadre réglementaire extrêmement exigeant. La famille Boucher côtoie quotidiennement un inspecteur du ministère assigné à temps plein à la pépinière afin de vérifier le respect de pas moins de 27 critères de qualité : diamètre du tronc, hauteur, ratio diamètre-hauteur, concentration d’azote ou encore développement racinaire. Chaque pousse doit répondre à ces exigences strictes avant d’être livrée sous peine de perdre des parts importantes de leur profit.
Dans ce contexte, la gestion de la production devient un véritable exercice d’équilibre. Une modification dans l’apport d’un nutriment peut améliorer un critère tout en en compromettant un autre. Par exemple, un apport accru en azote peut corriger une carence, mais entraîner une croissance trop rapide qui fera dépasser la hauteur maximale autorisée. Les producteurs doivent donc constamment jongler avec ces normes, parfois même choisir quelle pénalité prendre.
Comme plusieurs secteurs agricoles et forestiers, la pépinière fait face à de nombreux défis contemporains. Les changements climatiques en font partie. Des hivers moins stables, marqués par un couvert neigeux irrégulier, exposent davantage les jeunes pousses au gel ou à la formation de glace qui peut briser les plants. Et l’absence de neige peut aussi les rendre plus exposés au froid.
D’autres défis concernent les intrants essentiels à la production. La tourbe, composante clé du substrat utilisé pour faire pousser les plants, est une ressource naturelle non-renouvelbale. Bien qu’elle soit produite au Canada et même exportée vers l’Europe, les producteurs sont conscients qu’il faudra éventuellement trouver des solutions de remplacement. Les alternatives comme le compost existent, mais elles présentent encore des défis d’instabilité et de constance dans les propriétés du substrat.
À ces contraintes s’ajoutent aussi des enjeux économiques et organisationnels : une main-d’œuvre locale difficile à recruter, la rentabilité délicate d’équipements coûteux utilisés seulement quelques semaines par année, ou encore les fluctuations du marché liées aux politiques commerciales. Pour pallier ce manque de travailleurs, la pépinière fait notamment appel à des travailleurs saisonniers mexicains qui viennent prêter main-forte durant la période de production. Ceux-ci sont pleinement intégrés à l’équipe : l’entreprise les loge, les accompagne et veille à leur bien-être. Cette attention contribue à créer un milieu de travail particulièrement convivial.
Une solution au manque de main d'œuvre et pour répondre à un besoin de production grandissant est l’intégration d’automatisation dans les opérations. Depuis le début des années 2010, la pépinière a entrepris une transition vers une production plus mécanisée afin d’augmenter la précision et de réduire certaines tâches répétitives, peu efficaces et exigeantes.
Parmi ces équipements figurent un système de tri et replantage automatisé importés des Pays-Bas, un pays reconnu pour son expertise en horticulture et en agriculture de précision. Cette machine permet de trier les plants selon leur développement (avec un système d’imagerie intelligent) et de les replanter dans des contenants plus gros.
Un autre équipement, un semoire de précision automatique en provenance d’Italie, dépose les semences dans les cavités des plateaux de culture avec une grande exactitude sauvant énormément de temps.
L’équipe explore également des pistes d’innovation supplémentaires, comme l’utilisation de techniques d’imagerie ou de coloration des semences pour améliorer la détection automatique.L’inspection des plateaux est encore réalisée manuellement : les travailleurs vérifient, cavité par cavité, si la semence a bien été déposée, puis si la pousse a correctement germé. Longues et minutieuses, ces tâches pourraient être davantage automatisées.
En parallèle, la pépinière a collaboré avec des chercheurs de l’UQAC pour concevoir de nouveaux contenants. Ces travaux ont mené à l’adoption d’un format Plant de Petite Dimension (PPD), adapté aux plantations suivant des feux de forêt. Plus léger, il réduit les coûts de transport et se prête particulièrement bien aux sols nordiques. Cette collaboration entre producteurs et chercheurs illustre l’importance du savoir terrain dans l’innovation agricole et forestière.
L’une des innovations les plus marquantes de la pépinière concerne l’utilisation de la congélation pour gérer le cycle de dormance des plants. En contrôlant précisément la température dans des installations frigorifiques, les producteurs peuvent placer les jeunes arbres en dormance et les protéger des aléas climatiques de l’hiver. Cette technique réduit les risques associés aux hivers instables, où un manque de neige ou des épisodes de gel peuvent endommager les pousses.
Mais cette innovation a aussi ouvert la porte à un nouveau projet entrepreneurial. Les mêmes installations de congélation utilisées pour les plants d’arbres se sont révélées idéales pour conserver un autre produit : l’ail. La famille Boucher a ainsi lancé une production d’ail québécois sous la marque Oh m’Ail, m’Ail, devenant précurseur de cette méthode de conservation au Québec.
Grâce à cette technique, l’ail peut être conservé à la même température que les pousses d’arbres et être offert toute l’année, tout en restant un produit local. Cette diversification permet non seulement d’optimiser l’utilisation des installations de congélation, mais aussi de créer une nouvelle source de revenus pour l’entreprise.
Bref, face à de nombreux défis, la famille Boucher adopte une attitude résolument proactive et résiliente : chaque contrainte devient une occasion d’expérimenter, d’améliorer leurs méthodes et d’innover. Que ce soit par l’automatisation de certaines étapes de production, par l’exploration de nouvelles pratiques inspirées de leurs voyages ou par la diversification de leurs activités, ils démontrent qu’il est possible de transformer les défis d’un secteur exigeant en moteurs de créativité.