société

dossier 01

Mohamed El Amine Elforaici
Frédéric Genest
‍Mégane Simard-Lebel

Le froid a une grande influence sur les mœurs des sociétés islandaise, norvégienne et québécoise. Ces peuples se démarquent également par des facteurs historiques, géographiques ou politiques. Or, malgré quelques différences, ces pays se sont croisés à de multiples reprises pendant leur histoire respective, tissant ainsi, à travers le temps, une identité bien unique. Qu’il s’agisse de la nordicité, des conquêtes vikings et des conflits scandinaves, ou encore du développement territorial singulier, ces particularités ont façonné le modèle de société envié que représentent aujourd’hui l’Islande et la Norvège.

LA NORDICITÉ, UN CONCEPT UNIFICATEUR

La nordicité permet d’expliquer non seulement les climats nordiques de l’hémisphère boréal, mais aussi les relations entre les habitants du Nord et le climat, qu’elles soient psychologiques ou physiques (Hamelin, 2015). Si ce concept est souvent associé à l’hiver québécois, il revêt d’une signification plus large qui demeure au cœur des origines des modes de vie des pays nordiques.

Un environnement qui fait froid aux yeux

Les sociétés du Nord se sont adaptées à des climats extrêmes. Bien que ceux-ci puissent sembler similaires à première vue, ils sont tout de même distincts selon les régions et les différentes sociétés ont adapté leurs coutumes à ces environnements respectifs. Le tableau 1.1 compare les températures annuelles, ainsi que le nombre d’heures d’ensoleillement entre les capitales des trois territoires étudiés. Le climat plus tempéré des pays scandinaves, pourtant situés à une plus haute latitude que le Québec, est dû au Gulf Stream, qui charrie les eaux chaudes du sud vers le nord (Innovation Norway, 2020).

tableau 1.1 - Heures d’ensoleillement et températures moyennes dans les villes de Québec, Reykjavík et Oslo

La perception du froid par les sociétés scandinaves est unique et plutôt positive. Les peuples norvégiens et islandais profitent beaucoup de la période hivernale en pratiquant, par exemple, plusieurs activités extérieures.

Un concept brodé au Québec
‍La notion de nordicité a été créée en 1960 par le géographe québécois Louis-Edmond Hamelin. Selon ses propos, ce concept s’intéresse non seulement à l’état perçu, mais aussi à l’état vécu du Nord. Il définit entre autres comment les individus des sociétés nordiques vivent et s’adaptent à leur environnement. « La nordicité, plutôt que d’être un champ sectoriel, considère en bloc tout le Nord et le tout du Nord. » (Hamelin, 2015)

Outre le froid, les Islandais et les Norvégiens doivent conjuguer, en hiver, avec de très courtes périodes d’ensoleillement qui ont d’ailleurs un impact sur la santé mentale des habitants. En effet, la lumière du jour joue un rôle d’antidépresseur (Geddes, 2017), c’est pourquoi les Norvégiens et les Islandais doivent trouver des moyens pour contrer cette longue période de noirceur. En Scandinavie, entre 10 % et 20 % de la population plonge dans une période dépressionnaire durant l’hiver (Geddes, 2017). Il est tout de même intéressant de constater qu’en dépit des plus longues périodes d’ensoleillement hivernal, environ 25 % de la population du Québec souffre de dépression saisonnière (Centre de recherche CERVO, 2017), une différence qui démontre que cet enjeu de santé mentale est plus complexe que les seuls facteurs d’ensoleillement et de température.

le bonheur nordique

Malgré les climats rudes dans lesquels vivent les peuples nordiques, ceux-ci sont réputés pour être très heureux. Depuis 2012, le Réseau des solutions pour le développement durable (RSDD) des Nations-Unies (ONU) publie un rapport mondial du bonheur, le World Happiness Report, qui en s’appuyant sur des sondages effectués dans 156 pays, présente le classement des contrées où les populations sont les plus heureuses au monde. Sans surprise, et comme le montre le tableau 1.2, l’Islande, la Norvège et le Canada occupent respectivement les 4e, 5e et 11e places au plus récent classement (Helliwell et al., 2020). De son côté, l’indice «Vivre mieux» de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) place respectivement les trois pays aux 3e, 1re, et 4e positions (OCDE, 2020).

Afin de comparer le Québec avec les pays de l’OCDE, des travaux présentant une mise à jour de l’adaptation québécoise de l’indice « Vivre mieux » ont été publiés en 2014. Le Québec se trouvait alors au 6e rang, après la Norvège et le Canada (Joanis et Godbout, 2014).

Le rapport à la nature est sans conteste un ingrédient qui contribue au bonheur (Coles, 2016). En effet, le mode de vie nordique est notamment rythmé par les activités de plein air. Cette culture s’est répandue grâce à l’accessibilité aux espaces naturels et à la conscience de l’effet bénéfique du contact avec la nature sur la santé mentale.

tableau 1.2 Top 11 des classements du Rapport mondial du bonheur 2020 et de l’indice « Vivre mieux »

Apprécier l’hiver par le sport 

Les sociétés québécoise, norvégienne et islandaise sont en général très portées vers la pratique de sports d’hiver. En Islande, la géothermie permet de chauffer facilement les piscines extérieures qui demeurent ouvertes l’hiver (Erludóttir, 2017). La baignade est donc une activité très populaire qui permet aux habitants de bouger et de passer du temps à l’extérieur.

Comprendre l'hiver
Dans les pays nordiques, la relation que les communautés entretiennent avec l’hiver va au-delà de l’expérience climatique. Ces sociétés sont non seulement réputées pour vivre dans un climat extrême, mais aussi pour l’avoir compris. Malgré la popularité des activités extérieures, le confort du foyer devient aussi un aspect important et symbolique de l’hiver. Aujourd’hui, les communautés nordiques s’attardent moins à s’adapter à l’hiver, mais cherchent plutôt à être résilientes et à construire avec le climat qui s’y rattache (Chartier, 2020).

L’éducation des jeunes norvégiens au sport est singulière. Aucun enfant n’est autorisé à participer à des compétitions d’envergure avant l’âge de treize ans. Cette méthode a été implantée afin de contrer l’esprit compétitif potentiellement malsain et pour éviter que les jeunes athlètes norvégiens soient soumis à des violences et des abus de pouvoir de la part des adultes (Ellingsen & Danielsen, 2017).

Escapade en nature
L’Association norvégienne de randonnée (DNT) entretient un réseau de 550 refuges, 20 000 kilomètres de sentiers pédestres et 7 000 kilomètres de pistes de ski (The Norwegian Trekking Association; Cahn, 2019). Le Québec, quant à lui, regorge de circuits en nature. Le Sentier national du Québec, par exemple, propose 1 650 km de sentiers. Il traverse neuf régions touristiques pour relier Ottawa à Gaspé (Rando Québec, 2020). L’Islande n’est pas en reste avec le plus grand parc national d’Europe couvrant 14 % du territoire, soit 14 500 km2  (Le Figaro et AFP, 2019).

Selon Tore Ovrebo, directeur d’une organisation sportive travaillant avec les athlètes olympiques norvégiens, cette philosophie sportive saine encourage les athlètes à poursuivre le sport à de plus hauts niveaux (Gregory, 2018).

La Norvège est d’ailleurs reconnue pour ses impressionnantes performances aux Jeux olympiques d’hiver. Le graphique 1.1 illustre le nombre de médailles remportées par la Norvège comparativement à celles obtenues par le Canada et l’Islande lors des trois derniers Jeux olympiques d’hiver.

graphique 1.1 - Nombre de médailles remportées aux Jeux olympiques d’hiver 2010, 2014 et 2018 par le Canada, l’Islande et la Norvège

En 2018, la Norvège a donc récolté 7,27 médailles par millions d'habitants comparé à 0,77 pour le Canada et zéro pour l’Islande. Les Jeux olympiques occupent donc une grande place dans la culture norvégienne. En effet, il n’est pas rare en Norvège que les employeurs accordent des congés aux employés ou que certaines écoles modifient leur calendrier pour permettre aux gens de regarder et d’encourager les athlètes olympiques (Henley, 2018).

DES PASSÉS ÉTROITEMENT LIÉS

Le contexte climatique, social et les épisodes historiques communs aux nations norvégienne et islandaise ont forgé leurs passés et ce qu’elles sont aujourd’hui. Des conquêtes vikings à l’indépendance en passant par le joug des Danois, les liens qui unissent ces deux pays mettent en lumière leurs relations et plus particulièrement leur dynamique interrégionale actuelle.

800 - 1050
La conquête des Vikings

Venant des territoires de la Norvège, de la Suède et du Danemark, les Vikings prennent d’abord l’Angleterre avant de poursuivre leurs conquêtes vers de nouvelles régions. À cette époque, ces grands voyageurs découvrent et conquièrent de nombreux territoires, principalement en Scandinavie.

 Mythologie nordique
Les sagas font littéralement partie de la culture nordique et plus particulièrement en Islande. Rédigés principalement entre le XIIe et le XVe siècle, ces contes relatent en prose complexe les aventures épiques des explorateurs de l’époque. Ère de prospérité pour les Islandais, il est notamment possible d’y lire les voyages d’Erik le Rouge, parti alors à la découverte du Groenland et du Vinland (Groeneveld, 2019).

C’est en 872 que Harald I, puissant chef viking, parvient à prendre le contrôle de la Norvège pour devenir le premier roi du Royaume de Norvège. En parallèle, à partir de 870, les Vikings découvrent peu à peu l’Islande (Karlsson et al., 2020). L’État libre islandais est créé en 930 avec l’instauration de l’Althing, leur premier parlement qui est d’ailleurs le plus ancien d’Europe (Encyclopaedia Britannica, 2020).

Avec l’exploration de l’Islande et du Groenland, les Vikings lancent leur expédition vers l’Amérique. En 985, ils accostent au Vinland, territoire mieux connu aujourd’hui sous le nom de Terre-Neuve, au Canada (Sandvik et al., 2020). Pendant une courte période, les Vikings établissent les premières colonies européennes sur la côte est du Canada (Musée canadien de l’histoire, s.d.). Bien que le passage des Vikings au Canada reste difficile à prouver, la découverte en 1960 d’artefacts et d’anciens bâtiments leur ayant possiblement appartenus, à L’Anse aux Meadows, au nord de l’île, laisse croire que ces derniers y auraient réellement mis le pied.

Outre les conquêtes, le passage des Vikings influence toujours les sociétés scandinaves d’aujourd’hui. Les sports et les festivals, des coutumes qui étaient entre autres très populaires chez les Vikings, sont encore très présentes en Norvège et en Islande (Sandvik et al., 2020).

1250 - 1700
Désastre épidémique et main de fer danoise

La Norvège atteint son apogée au XIIIe siècle après une période d’essor économique constant. À l’opposé, l’Althing de l’Islande s’affaiblit progressivement et perd de son influence auprès de ses habitants, mais aussi des nations voisines. C’est d’ailleurs en 1262 que le pouvoir économique de l’Islande est remis aux dirigeants norvégiens à travers le Vieux Pacte, un traité officialisant l’union des deux pays (Bordin & Breuil, 2006). La croissance de la Norvège est toutefois brusquement freinée par l’arrivée de la peste noire, en 1350. Cette épidémie qui entraînera la mort de plus de 60 % de la population crée de graves précédents chez l’aristocratie norvégienne. En effet, des quelque 300 familles nobles, seulement 60 survivent au passage de cette maladie (Cripps, 2018). Voyant les différents royaumes nordiques s’épuiser, le Danemark, la Norvège – comprenant l’Islande – et la Suède créent alors une union leur permettant de rassembler leurs forces pour contrer la peste noire et réunir l’aristocratie affaiblie.

Quelques années plus tard, en 1397, l’union est officialisée sous l’Union de Kalmar, consacrant ainsi la Suède et la Norvège, accompagnées de l’Islande, comme provinces du Royaume du Danemark (Bordeleau, 2018). L’emprise danoise a de nombreuses conséquences économiques et sociales pour ces nouvelles provinces. L’Islande, notamment, est peu à peu isolée par la diminution de la fréquence des ravitaillements vers l’île (Bordin & Breuil, 2006). L’Union de Kalmar est finalement dissoute en 1523 par le départ de la Suède, laissant de fait la Norvège et l’Islande aux mains des Danois.

Moins d’une décennie après cette rupture cruciale, Martin Luther lance une réforme protestante dans le nord-ouest de l’Europe. Contestant les fondements de l’Église catholique, cette réforme, aussi nommée luthérienne, ne reçoit pas à ses débuts un accueil favorable. Effectivement, la réforme, contestée par les Norvégiens, avance difficilement dans le pays fragilisé, notamment en raison du manque de structure aristocrate pour soutenir les évangélistes (Vinje, 2016). De même pour l’Islande, après quelques années de rudes négociations avec l’Église catholique initialement en place, la réforme est finalement imposée de force par les protestants (Bordin & Breuil, 2006).

1800 - 1945
Une longue émancipation politique

Après avoir été placée sous l’Union de Kalmar et le Royaume du Danemark, la Norvège commence graduellement à faire son chemin vers l’autonomie. Deux périodes essentielles ponctuent cette quête vers l’indépendance. D’abord, en 1814, le pays alors sous le joug des Danois s’allie à la Suède avec la signature du Traité de Kiel (Foreign Service Institute, 2020). À la suite de cet événement qui marque la fin de la relation dano-norvégienne, la Norvège appartient à la Suède, mais maintient tout de même sa constitution et son assemblée générale. C’est ensuite pour conserver et promouvoir son commerce maritime que la Norvège demande son propre drapeau et ses propres services consulaires. Bloquée par les autorités suédoises, l’Assemblée norvégienne se soulève et rompt alors l’union initiale. Quelques mois après cette séparation, en juin 1905, le traité officiel est signé, marquant définitivement l’indépendance de la Norvège (Foreign Service Institute, 2020).

De la peste au coronavirus
Malgré leurs différences, la peste noire et la COVID-19 sont, à ce jour, parmi les maladies les plus dévastatrices de l’humanité. Outre les apprentissages sanitaires réalisés au cours des années, il est tout de même intéressant d’observer les similitudes entre les deux pandémies, aussi éloignées soient-elles. En effet, la propagation rapide et facile de la maladie, ainsi que le manque de préparation généralisé d’une grande majorité de nations sont semblables (Newman, 2020). De plus, les comportements des gens sont comparables à un certain égard. Des pertes massives d’emplois à la panique reliée aux provisions alimentaires en passant par un fort ralentissement de l’économie, les grandes épidémies de ce genre ont affecté et affectent encore les populations (Mallick, 2020).

La quête vers l’indépendance fait également son chemin à plus de 1 000 kilomètres au large de la côte norvégienne. Après de nombreuses années de négociations avec l’autorité danoise, l’Islande obtient finalement en 1874 sa première constitution (Bordin & Breuil, 2006). La fin du XIXe siècle est prospère pour l’Islande. Une unité monétaire locale, la couronne islandaise, est introduite, plusieurs industries, comme l’agriculture et la pêche se développent et la population connaît une croissance de près de 70 % en moins d’un siècle (Bordin & Breuil, 2006). Le début du XXe siècle est synonyme de progrès pour plusieurs causes sociales dans le pays. C’est en effet dans ces années que sont créés la première loi sur l’éducation, le premier grand syndicat et la première université (Bordin & Breuil, 2006). Après deux ans de longues discussions avec le Danemark, celui-ci concède son indépendance à l’Islande, la rendant officiellement État souverain en 1918.

Enfin, lors de l’invasion du Danemark par les Allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Islande perd tout contact avec la royauté. En 1944, la République d’Islande est officiellement créée à la suite d’un référendum ayant reçu une approbation à 97 % (Bordin & Breuil, 2006).

Après à la Seconde Guerre mondiale, la croissance de l’économie locale, les efforts pour une reconnaissance à l’international et le développement d’une social-démocratie portent leurs fruits pour les deux nations.

Le régionalisme nordique

Les interactions socio-économiques d’un territoire sont souvent définies par l’organisation de celui-ci. Il est donc primordial de s’arrêter sur le rapport à l’espace et la répartition de la population dans les pays étudiés, mais surtout en Norvège et au Québec. Dans un contexte spatial aux complexités physiques et humaines uniques, l’angle du régionalisme et de la nordicité met en lumière des aspects liés tant à la société qu’à l’économie.

Le territoire et les peuples

Avec une superficie quatre fois plus grande que la Norvège et une population de plus de 8,5 millions d’habitants, le Québec comporte 17 régions administratives, tandis que la Norvège, avec ses 5,3 millions d’habitants, se divise en onze régions. L’Islande compte quant à elle huit régions et une population de 364 000 habitants concentrée à 70 % autour de sa capitale : Reykjavík.

Les cartes de la densité de population [figure 1.1] illustrent bien à quel point la vaste majorité des territoires à l’étude est peu peuplée. C’est par contre au Québec que le contraste entre le nord et le sud est le plus important. Alors que le nord, essentiellement composé du Nord-du-Québec, de la Côte-Nord et du Saguenay–Lac-Saint-Jean, connaît des températures moyennes avoisinant les -24 °C pendant l’hiver (Institut national de santé publique du Québec, 2010), le sud bordant le fleuve Saint-Laurent est moins froid et plus accessible (Société de développement économique du Saint-Laurent, 2018).

source : a. Statistics Norway, 2020 b. Statistics Iceland, 2020 c. Statistique Canada, 2016

figure 1.1 Régions administratives et densité de population en Norvège (a.) en Islande (b.) et au Québec (c.)

En Norvège, la population occupe plutôt la périphérie du pays, le long des côtes sud et ouest, avec une concentration, au sud-est, dans la grande région de Østlandet qui regroupe, autour de la capitale Oslo, les villes de Innlandet, Viken et Vestfold og Telemark. Cela va de pair avec la concentration de l’activité économique autour du fjord d’Oslo qui se taille la part du lion de la richesse nationale dans le secteur minier et manufacturier (Sandvik, 2020). Géographiquement, Oslo se trouve dans un emplacement stratégique, dans la mer du Nord et à la sortie de la mer Baltique, ce qui lui assure un avantage économique.

Le Nord québécois, terreau économique

Afin de rendre la comparaison entre les territoires à l’étude plus juste, l’analyse se concentre sur le Québec et la Norvège. L’Islande, avec sa population restreinte et son territoire limité, n’est pas comparable sur le plan du régionalisme avec le Québec et la Norvège. Ces deux nations comportent de vastes régions nordiques avec un climat froid où le peuplement trouve ses limites. Malgré cela et en dépit des contrastes, des liens entre le nord et le sud se sont néanmoins tissés.

Du côté du Québec, les historiens distinguent l’arrière-pays du centre (Girard, 1990). Le centre métropolitain, localisé autour du bassin du Saint-Laurent, est le noyau du pouvoir politique et économique, tandis que les régions éloignées sont source de richesses naturelles. Le rapport qu’entretiennent ces deux régions est par conséquent d’ordre commercial et économique.

source : Chartier, 2020

figure 1.2 Le territoire circumpolaire

Normand Séguin s’est intéressé à l’histoire du développement régional du Québec. Il a notamment mis en place, à la fin des années 1960, le réseau des universités du Québec qui a permis de mener des enquêtes systématiques sur certaines régions québécoises (Ordre national du Québec, 2019).

C’est en prenant le cas du village d’Hébertville, au Lac-Saint-Jean, que Séguin a démontré comment s’est structuré le développement d’une nouvelle région de peuplement au cours du XIXe siècle. Dans cette municipalité où l’économie repose sur l’agroforesterie, il est possible de saisir comment s’articulent l’interaction entre une région et le centre, en l’occurrence le Lac-Saint-Jean et la ville de Québec.

Au-delà de ce rapport économique, Séguin accorde aux facteurs sociaux une grande importance lorsqu’il démontre comment le contrôle institutionnel et la propriété foncière sont des formes significatives de l’affirmation du pouvoir des élites sur la communauté. En conséquence, Séguin dresse un portrait sur les rapports inégaux qui s’établissent entre les centres urbains et les périphéries (Girard, 1990).

Depuis quelques années, le Québec élabore des stratégies pour développer ses régions nordiques. Le Plan Nord, par exemple, vise à mettre en valeur de manière responsable le potentiel économique diversifié du Nord québécois au profit des populations qui y habitent et de l’ensemble du Québec. Il vise aussi à soutenir le développement de l’ensemble des communautés sur le territoire visé, tout en protégeant l’environnement et en préservant la biodiversité de la région.

Ce programme de développement couvre tout le territoire québécois situé au nord du 49e parallèle, de même qu’au nord du fleuve Saint-Laurent et du golfe du Saint-Laurent sur un territoire qui correspond à 72 % de la superficie totale du Québec. On y compte plus de 120 000 habitants, dont le tiers est constitué d’autochtones (Gouvernement du Québec, 2016).

L’économie du nord québécois
L’économie de la Côte-Nord et du Nord-du-Québec repose essentiellement sur le secteur minier. La part de ce secteur dans le PIB total des deux régions dépassait largement, en 2016, celle des autres secteurs. En regard du Québec, on remarque que l’industrie minière occupe une place beaucoup plus importante au sein des deux économies nordiques. Toutefois, dans certaines municipalités régionales de comté (MRC) l’économie est plus tournée vers l’agriculture, la pêche et la foresterie (Desjardins, 2019).

Une relance économique alimentée par une réunification nord-sud

La Norvège est souvent présentée comme l’un des pays les plus homogènes d’Europe sur le plan ethnique et administratif (Turton et González, 1999). Il est toutefois possible d’y noter là aussi quelques aspects qui différencient le centre de la périphérie, toujours dans un axe nord-sud. En 1894, les trois entités du nord – Nordland, Troms et Finnmark – se sont regroupées sous le nom Nord-Norge, concrétisant ainsi les liens ancrés dans leur histoire et leur culture respective et soulignant en même temps une volonté de modernisation et de reprise économique (Ross, 2019).

Durant les années 1930, ce souffle d’indépendance s’est accentué, surtout avec l’arrivée au pouvoir du Parti travailliste et la dépression économique locale qu’a entraînée la baisse du prix du poisson, un produit de base de l’économie de la région. Ces événements alimentent alors l’idée que les problèmes sociaux et économiques de la région sont attribuables à la domination du sud de la Norvège et que la voie à suivre consiste à développer pleinement le potentiel local.

Après la Seconde Guerre mondiale, la situation change avec la naissance d’une vision plus globale qui s’inscrit dans la stratégie économique nationale. Les élites politiques et économiques du sud jugent alors nécessaire de développer le nord vers une société industrielle moderne. À partir de 1970, les différences régionales s’estompent significativement, ce qui donne lieu à un mouvement ayant pour but de promouvoir la culture et les traditions locales (Norwegian Ministry of Local Government and Regional Development, 2013).

REPENSER LE NORD AVEC LE NORD

Comme discuté lors de la rencontre avec Daniel Chartier, il faudrait bien apporter au Nord une vision circumpolaire, comme l’illustre la figure 1.2, qui tisse les liens entre les différentes parties qui le composent et le détache de sa dépendance au Sud. «La plupart des penseurs du monde arctique insistent pour que l’on considère la région comme “un tout” circumpolaire, comme la somme de ses différents États, nations, cultures, histoires et rapports. L’Arctique doit pouvoir se définir par lui-même comme une idée, alors qu’historiquement il a plutôt été pensé, défini et gouverné, depuis un siècle surtout, par les influences des puissances du Sud. Iqaluit a longtemps été déterminée par Ottawa, Fairbanks par Washington, Nuuk par Copenhague et Lakoutsk par Moscou» (Chartier, 2018).

Depuis des années, le Québec met en place des programmes de développement des régions du Nord. La Norvège, quant à elle, est parvenue au cours des 50 dernières années à inclure dans sa stratégie le développement de ces régions, afin de réduire les différences et de bien répartir les services sur le territoire tout en valorisant l’identité locale.

Le nouveau visage de l'identité scandinave

L’Europe connaît depuis plusieurs années des vagues intermittentes d’immigration provenant de certaines régions voisines, comme l’Afrique du Nord ou le Moyen-Orient. Bien que la Norvège et l’Islande en soient plus éloignées que d’autres pays d’Europe, elles ne sont pas exemptes pour autant de ce phénomène.

En 10 ans, le nombre d’immigrants a doublé en Norvège pour atteindre, en 2018, 14,1% de la population (Statistics Norway, 2018). Cette croissance, illustrée au graphique 1.2, découle d’une immigration qui provient majoritairement de l’Europe et de l’Asie.

graphique 1.2 Nombre et provenance des immigrants depuis 1970 en Norvège

Malgré une croissance moins fulgurante, la part des immigrants dans la population islandaise est aujourd’hui quasi identique à celle de la Norvège. En effet, en 2019, c’est aussi 14,1 % de la population islandaise qui est issue de l’immigration (Statistics Iceland, 2019). Le Québec comptait quant à lui, en 2016, 13,7 % de personnes immigrantes et réfugiées au sein de sa population (Statistique Canada, 2017).

Une identité unique

En raison de leur situation géographique, la Norvège et les autres pays scandinaves ont en quelque sorte évolué en parallèle au reste de l’Europe. Dès l’occupation des Vikings, la Norvège et l’Islande sont devenues des sociétés périphériques qui se sont construites une identité propre à partir des réalités géographiques, climatiques et sociales. Ces nations homogènes doivent leur réputation de modèle sociétal à plusieurs éléments de leur histoire. La réforme protestante du XVIe siècle a notamment introduit un fort attachement à la responsabilité individuelle et à la liberté de conscience (Saintourens, 2018). Autre aspect historique, la Loi de Jante a également influencé les comportements interpersonnels des Scandinaves.

Une satire devenue réalité
C’est dans son ouvrage littéraire de 1933 intitulé « Un fugitif coupe ses traces » que Aksel Sandemose introduit pour la première fois la Loi de Jante (Janteloven, en norvégien). Initialement une critique de la société, cette loi composée de dix commandements est devenue à travers les années le fondement de plusieurs règles sociales non écrites en Scandinavie (Thandi Norman, 2018).

Outil subtil pour stigmatiser les anticonformistes, cette loi non officielle est largement répandue dans la société norvégienne. Le premier commandement « Tu ne dois pas croire que tu es quelqu’un de spécial » illustre bien des valeurs typiquement scandinaves, comme l’humilité ou la compassion. La loi est également représentative des principes égalitaires présents dans ces nations (Angel Sharp Media, 2018).

Des réactions divisées

Avec l’arrivée de plus en plus d’immigrants en Europe, le visage des villes, comme Oslo, changent. Plusieurs voient ces changements comme une occasion pour la nation norvégienne de se diversifier (Higgins, 2015). Des citoyens se regroupent et mettent sur pied des initiatives afin de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants. L’organisme sans but lucratif « Alternative to violence » propose une solution dans ce sens. En intervenant auprès d’hommes provenant de régions où les relations avec les femmes peuvent être en contradiction avec les normes sociales occidentales, leurs ateliers aident ces personnes à s’acclimater aux comportements locaux et conséquemment, à mieux s’intégrer dans leur nouvel environnement (Higgins, 2015).

Par ailleurs, certains perçoivent plutôt ces changements comme une menace. En politique par exemple, le Parti du progrès (FrP) est officiellement entré au gouvernement norvégien avec 16 % des votes lors des élections de 2013 en formant une coalition avec le Parti conservateur (H) (International Foundation for Electoral Systems, 2013). Réputé pour ses positions marginales, le FrP propose notamment des politiques antitaxes et anti-immigrations (Fangen & Vaage, 2018).

Dans une certaine mesure, ce type de propositions politiques peut aussi être observé au Canada. Certains partis politiques, comme le Parti conservateur du Canada (PCC) ou le Parti populaire du Canada (PPC), avancent également des propositions visant à restreindre l’immigration (Meloche-Holubowski, 2019). Lors des dernières élections fédérales de 2019, il était notamment question de réduire le nombre d’immigrants et de réfugiés acceptés (Parti populaire, 2019). Quoique ce dernier parti ne touche qu’une très faible tranche de l’électorat canadien, une partie de la population adhère tout de même à ce genre d’idéologie. Dans un sondage réalisé à l’échelle nationale par la firme Léger, en 2019, 63 % des Canadiens déclaraient être en faveur de limiter l’arrivée de nouveaux arrivants en raison principalement de la capacité restreinte du système d’accueil (Wright, 2019). Tandis que certains prônent directement une limitation de l’immigration au Canada, d’autres suggèrent de s’attaquer plutôt à la base du problème, soit à l’amélioration des méthodes d’accueil et d’intégration, avant d’augmenter les seuils d’immigration au pays.

Somme toute, le « bonheur nordique » parfois associé aux nations scandinaves peut sembler attrayant pour les immigrants de partout dans le monde. Si la tendance se maintient, l’immigration diversifiera, dans les années à venir, le visage identitaire de la Norvège, de l’Islande et du Québec. Face à ces nouveaux changements, la population locale n’aura d’autre choix que de s’allier et de concentrer ses efforts vers une vision commune. Il faut toutefois considérer que la position politique du gouvernement en place orientera certainement cet objectif.

SYNTHÈSE

Le concept transversal et universel de la nordicité tout comme les épopées communes teintées à la fois de luttes de pouvoir et de saines collaborations façonnent l’histoire riche et diversifiée de l’Islande et de la Norvège. À travers le développement territorial, la dynamique des relations entre les régions de l’Islande et de la Norvège s’est manifestée de différentes façons : cela peut en effet créer des écarts culturels et sociaux qui changent une population. Dans le même ordre d’idées, il est intéressant d’observer comment ces pays homogènes réagissent au nouveau défi que représentent les vagues d’immigration de plus en plus importantes.

Le modèle norvégien parvient, depuis les 50 dernières années, à inclure dans sa stratégie le développement de ses régions, afin de réduire les différences et de bien répartir les services sur le territoire tout en valorisant l’identité locale;
Arrivés en Amérique bien avant Christophe Colomb, les Vikings ont teinté plusieurs aspects des sociétés islandaise et norvégienne;
Utilisé aujourd’hui à l’international, le concept de la nordicité a été développé au Québec par le géographe Louis-Edmond Hamelin;
Plusieurs éléments présents au sein des sociétés nordiques constituent des ingrédients au bonheur : le soutien social, la confiance, le rapport à la nature et bien d’autres contribuent en effet au bien-être et à une bonne santé mentale.